La Loi de l’État Suspendu : Pourquoi une simple remarque peut tout faire basculer
Il existe dans nos journées un phénomène silencieux que presque personne ne remarque, un mouvement intérieur si discret qu’il se glisse en nous sans bruit et s’installe comme une évidence, un mouvement qui, lorsqu’on ne le voit pas, nous élève mentalement dans un état de bien-être subtil, une forme d’euphorie légère, de clarté agréable, comme si l’on se retrouvait soudain dans une zone protégée où rien ne pourrait nous atteindre, et c’est pourtant de cet état précis que viennent les plus grandes chutes intérieures, non pas parce que quelqu’un nous attaque directement, mais parce que cet état, que j’appelle l’état suspendu, nous place à une hauteur intérieure que le moindre décalage extérieur vient brusquement faire s’effondrer.
Cet état suspendu apparaît souvent dans des moments anodins. Par exemple, vous expliquez quelque chose que vous connaissez, vous apportez une précision, vous partagez un point que vous maîtrisez, vous sentez que vous êtes dans votre élément, que les mots coulent dans le bon ordre, que ce que vous dites sonne juste, et, sans vous en rendre compte, une petite bulle se forme en vous, un mélange de satisfaction, de bien-être, de confiance légère, et cette bulle n’a rien d’arrogant, rien de prétentieux, elle est même parfaitement naturelle, car elle donne l’impression que tout est fluide, que vous êtes à votre place, que vous portez un instant une forme d’assurance calme.
Mais c’est précisément cette assurance calme qui devient dangereuse, car elle n’est pas ancrée dans quelque chose de stable, elle n’est pas enracinée dans votre être profond, elle est simplement soutenue par une attente silencieuse. L’attente que l’autre reçoive bien ce que vous dites, l’attente qu’il reconnaisse votre intention, votre savoir, votre utilité, et tant que cette attente existe, même minime, elle crée une illusion d’invulnérabilité, une impression que rien ne pourra venir troubler ce moment de justesse intérieure, comme si vous étiez installé sur une plateforme élevée, protégée, suspendue au-dessus du chaos ordinaire.
La vérité pourtant, c’est que cette plateforme est fragile, qu’elle ne repose sur rien de solide, et que la moindre parole extérieure, même décalée, même sans rapport, même prononcée distraitement, peut venir percer la bulle de l’état suspendu et provoquer en vous un malaise soudain, une irritation, une crispation, une douleur légère, un retour brutal sur terre, et cette chute vous surprend toujours, car elle ne vient jamais du sujet même qui vous avait fait monter ; elle vient d’un tout autre endroit, d’un commentaire banal, d’un ton un peu sec, d’une remarque qui ne vous visait même pas, d’un détail insignifiant qui n’avait aucune intention de vous atteindre.
C’est là que la loi apparaît dans toute sa force : nous ne chutons jamais à cause du sujet qui nous a élevés, nous chutons à cause de l’état intérieur dans lequel nous sommes montés sans le voir, parce que cet état, lorsqu’il est nourri par l’attente de reconnaissance, crée une vulnérabilité immobile, un point de tension invisible qui peut être touché par n’importe quoi, même par une parole qui ne ciblait rien, même par un geste innocent, même par un simple silence.
Ainsi, ce n’est pas l’autre qui nous fait descendre, c’est nous qui tombons de la bulle que nous avions créée. Ce n’est pas la critique qui blesse, c’est l’attente suspendue qui éclate. Et ce n’est pas le sujet qui nous fragilise, c’est la hauteur intérieure que nous avions prise sans nous en rendre compte.
Et si ce mécanisme est si important à comprendre et à maîtriser, c’est parce qu’il se produit en continu dans nos vies, dans nos relations, dans nos discussions, dans notre travail, dans nos échanges les plus simples, et tant que nous ne voyons pas comment l’état suspendu se forme, nous continuerons à tomber, encore et encore, sans comprendre pourquoi une parole sans rapport nous touche, pourquoi un détail nous dérange, pourquoi une réaction anodine nous froisse, comme si nous étions perpétuellement à la merci du moindre souffle extérieur.
Maîtriser cette loi, c’est apprendre à rester au sol, à parler sans se hisser, à partager sans se tendre, à expliquer sans créer de bulle intérieure, à agir sans planter en secret la graine d’une attente, et cela ne demande pas de se diminuer, ni de se cacher, ni de renoncer à sa force ou à sa clarté, cela demande simplement de rester aligné à soi, sans chercher à être vu, sans chercher à être validé, et lorsque l’on apprend à faire cela, même un peu, même par instants, la vie cesse de nous faire tomber, parce qu’il n’y a plus de bulle à percer, plus de hauteur à casser, plus de plateforme fragile à effondrer.
Ainsi, rester au sol ne nous prive pas de hauteur, cela nous prive seulement des chutes. Rester au sol ne nous retire pas de la valeur, cela nous retire seulement de la fragilité. Et enfin, rester au sol ne nous empêche pas de briller, cela nous empêche seulement de trembler.
Et peut-être que c’est cela, au fond, la véritable maturité intérieure : être capable de donner, de dire, de faire, de transmettre, sans s’appuyer sur une attente, sans se tendre vers un retour, sans entrer dans cet état suspendu où l’on se sent invulnérable, car lorsque l’on cesse de monter dans l’illusion, on cesse aussi de tomber dans la déception, et l’on découvre une stabilité beaucoup plus profonde, beaucoup plus tranquille, une stabilité qui n’a plus besoin de plateforme, parce qu’elle repose entièrement sur soi.
“Avec Amour”. — changer ma vie