Entretenir la haine ne dessert que soi
Il arrive que la haine s’installe sans bruit, non pas comme une explosion soudaine, mais comme une présence discrète née d’une blessure mal digérée, d’une incompréhension répétée, d’un sentiment d’injustice qui n’a jamais trouvé d’espace pour être pleinement reconnu, et au départ, elle semble presque légitime, presque protectrice, comme si elle venait poser une barrière entre soi et ce qui a fait mal.
Avec le temps pourtant, sans que l’on s’en aperçoive vraiment, cette haine cesse d’être une réaction passagère pour devenir un état intérieur entretenu par les pensées qui reviennent, par les scènes que l’on rejoue mentalement, par les mots que l’on n’a jamais dits mais que l’on continue de prononcer en silence, encore et encore, jusqu’à ce que ce dialogue intérieur finisse par occuper une place démesurée.
Ce que l’on ne voit pas immédiatement, c’est que cette haine, que l’on croit dirigée vers l’autre, ne le touche jamais réellement, car elle ne traverse pas la distance qui nous sépare de lui, elle reste contenue en nous, enfermée dans notre propre champ intérieur, agissant lentement mais sûrement sur notre manière de ressentir, de penser, de regarder le monde et les autres.
Pendant que l’on entretient ce feu intérieur, l’autre continue souvent sa route, parfois indifférent, parfois inconscient, parfois déjà libéré de l’histoire depuis longtemps, tandis que celui qui nourrit la haine reste lié à un événement passé, attaché à une scène qui ne vit plus que dans sa mémoire, comme si une partie de lui refusait d’avancer tant que cette tension n’est pas maintenue.
À force de porter cette charge invisible, quelque chose se rigidifie subtilement à l’intérieur, le regard se fait plus étroit, les relations deviennent plus tendues, le corps lui-même se contracte, sans que l’on fasse toujours le lien, comme si une portion de l’énergie vitale était continuellement mobilisée pour maintenir vivant ce ressentiment.
La haine donne alors l’illusion étrange de protéger, alors qu’elle enferme, l’illusion de garder le contrôle, alors qu’elle attache, car en réalité, elle maintient un lien permanent avec ce que l’on prétend vouloir rejeter, transformant la blessure initiale en une présence quotidienne, silencieuse, mais constante.
Lâcher cette haine ne signifie ni excuser ce qui a été vécu, ni minimiser la douleur, ni effacer les faits, mais simplement cesser de se faire payer soi-même, jour après jour, pour une dette que l’autre ne règle plus, ou ne règlera peut-être jamais, et reconnaître que continuer ainsi coûte bien plus cher que de relâcher enfin cette tension.
Il ne s’agit pas d’un pardon spectaculaire, ni d’une réconciliation nécessairement visible, mais d’un mouvement intérieur discret, presque intime, où l’on réalise que la paix ne naît pas de la victoire sur l’autre, mais du retrait conscient de l’énergie que l’on lui avait inconsciemment confiée.
Car au fond, entretenir la haine ne dessert jamais celui à qui elle est destinée, elle ralentit seulement celui qui la porte, elle alourdit ses pas, elle trouble son regard, jusqu’au moment où l’on comprend, parfois dans un silence très simple, que continuer à haïr revient surtout à rester attaché à ce que l’on voudrait dépasser.
Et lorsque cette compréhension s’installe, sans effort, sans lutte, quelque chose se desserre enfin, non pas parce que l’histoire change, mais parce que l’on cesse de la revivre intérieurement, encore et encore.
“Avec Amour. — changer ma vie”